Jean Forteroche
Le Blog



4- La mère et l'enfant

le 17/12/2017 à 14h12

« Eh bien ! dit Mme Chick avec un doux sourire, puisque Fanny nous a donné un Dombey, je lui pardonne tout. »

 

Ce pardon était charitable et Mme Chick se sentit soulagée, sans cependant qu’elle eût rien à pardonner à sa bellesœur, si ce n’est peut-être d’avoir épousé son frère, entreprise assez téméraire, et d’avoir, dans la suite, mis au monde une fille au lieu d’un garçon, chose à laquelle on était loin de s’attendre de sa part, comme le faisait souvent observer Mme Chick ; c’était, en effet, bien mal récompenser les attentions et les égards qu’on avait toujours eus pour elle.

 

M. Dombey, qu’on venait d’avertir de monter promptement, laissa les deux dames ensemble, et miss Tox aussitôt s’abandonna sans réserve à son exaltation.

« Vous ne pouviez manquer d’admirer mon frère, je le savais bien, dit Louisa ; je vous avais prévenue, ma chère. »

Les mains et les yeux de miss Tox exprimèrent toute la vivacité de son sentiment.

 

« Et sa fortune ? ma chère.

— Ah ! dit miss Tox, profondément émue.

— Im-mense !

— Mais son maintien, ma bonne Louisa, son air noble et digne. Non, jamais je n’ai vu ensemble aussi parfait. Il y a en lui quelque chose de si majestueux, de si imposant, tant d’ampleur, tant d’aplomb ! un duc d’York de la finance, ma chère, non, je n’exagère pas, c’est ainsi que je le définis.

— Eh quoi, mon cher Paul, s’écria Louisa en voyant rentrer son frère, comme vous êtes pâle ! Qu’y a-t-il donc ?

— Je suis bien peiné, Louisa ; on vient de m’apprendre que Fanny…

— Mon cher Paul, n’en croyez rien, répliqua sa sœur en se levant. Si vous avez foi en mon expérience, soyez sûr qu’il s’agit seulement d’amener Fanny à faire un effort sur ellemême. » Là-dessus, elle ôta son chapeau, ajusta son bonnet, remit ses gants d’un air affairé et ajouta : « Mais il faut l’encourager, la violenter même, s’il est nécessaire. Allons, Paul, montez avec moi. »

 

M. Dombey, qui subissait l’influence de sa sœur, pour la raison que nous avons indiquée, et qui d’ailleurs la croyait femme d’expérience et d’action, la suivit sans hésiter près de la malade.

Mme Dombey était sur son lit, comme il l’avait laissée, pressant sa petite-fille sur son cœur. L’enfant la serrait dans ses bras avec la même force, sans lever la tête, sans écarter sa joue caressante de la figure de sa mère, sans rien voir autour d’elle, muette, immobile, d’œil sec.

« Elle ne goûte de repos qu’avec sa fille, dit tout bas le docteur à M. Dombey. Nous avons pensé qu’il valait mieux faire rentrer la petite. »

 

Un silence solennel régnait autour du lit ; les deux docteurs, le regard tristement fixé sur ce corps sans mouvement, semblaient donner si peu d’espérance que Mme Chick eut un moment d’hésitation ; mais bientôt prenant courage et rappelant ce qu’elle nommait sa présence d’esprit, elle s’assit près du lit, et dit d’une voix basse, mais accentuée comme pour réveiller une personne endormie :

« Fanny ! Fanny ! »

 

Pour toute réponse, on n’entendit que le tic-tac des montres de M. Dombey et du docteur Parker, qui semblaient dans le silence lutter de vitesse.

« Fanny ! mon amie, dit Mme Chick en se donnant un air gai, voici M. Dombey qui vient vous voir ; ne voulez-vous pas lui parler ? On voudrait coucher le petit, le cher petit ; Fanny, l’avez-vous vu seulement ? On ne peut le coucher, si vous ne vous réveillez pas. Allons, il est bientôt temps de vous réveiller, n’est-ce pas ? »

Elle se pencha sur le lit, comme pour écouter, regardant en même temps les témoins de cette scène, un doigt posé sur sa bouche.

« Vous dites ?… fit-elle encore. Je ne vous ai pas bien entendue, Fanny ? »

Mais rien, pas de réponse. Le tic-tac des deux montres allait, allait toujours plus vite.

 

« Voyons, Fanny, dit Mme Chick en changeant de ton ; car la situation devenait sérieuse, et son assurance l’abandonnait malgré elle. Fanny, je me fâcherai avec vous pour tout de bon, si vous ne vous réveillez pas. Il faut faire un effort, peut-être le trouvez-vous au-dessus de vos forces ; mais vous le savez, Fanny, en ce monde, il faut de l’énergie, et l’on ne doit pas se laisser abattre, quand d’aussi graves intérêts reposent sur nous. Allons, essayez. Je vous gronderai, si vous ne le faites pas ! »

Toujours même silence. La lutte des deux montres devenait terrible, furieuse. Elles semblaient se heurter, se renverser dans leur course désordonnée.

« Fanny, dit Louisa alarmée et jetant autour d’elle un regard d’effroi, ouvrez seulement les yeux, tournez-les vers moi pour me prouver que vous m’entendez, que vous me comprenez… Oh ! mon Dieu, messieurs, que faire ?…

Les deux médecins échangèrent un regard, et le docteur Parker se baissant, parla à l’oreille de la petite fille. Celle-ci, n’ayant pas compris, tourna vers lui sa pâle figure et ses grands yeux noirs, mais sans se détacher de sa mère.

 

Le docteur répéta.

L’enfant redit après lui :

« Maman ! »

Cette petite voix, si connue et si chère, ramena un semblant de sensibilité dans ce corps déjà inanimé. Les cils tremblèrent, les narines tressaillirent, une ombre de sourire effleura les lèvres.

 

« Maman ! cria l’enfant en poussant des sanglots ; oh ! maman, ma chère maman !

Le visage de la mère était tout entier caché par la chevelure de l’enfant. Le docteur écarta doucement quelques boucles de cheveux. Hélas ! comme ces boucles étaient immobiles ! Il restait si peu de souffle pour les agiter !

Ainsi, la mère étreignant cette frêle épave dans le dernier naufrage, se laissa aller à la dérive sur le sombre et mystérieux océan qui emporte tout dans ses abîmes.

Commentaires

Pierre le 26/12/2017 à 13h14

Cool !

Admin le 26/12/2017 à 13h13

Le prochain arrive bientôt :-)

Alain le 26/12/2017 à 13h06

Super ce chapitre ! J'ai hâte de lire le suivant !