Jean Forteroche
Le Blog



3 - Miss Tox

le 17/12/2017 à 11h16

Ses méditations sur ce sujet furent bientôt interrompues par le frôlement d’une robe dans l’escalier, puis par la subite irruption dans la chambre d’une dame déjà sur le retour, mais dont la mise très-jeune et surtout la fine taille pouvaient, grâce au corset, dissimuler quelques années. Elle courut à lui en se tortillant et en minaudant, encore tout agitée d’une émotion contenue, et, jetant ses bras autour de son cou, elle dit d’une voix entrecoupée :

 

« Mon cher Paul ! c’est un vrai Dombey !

— C’est bon, c’est bon, reprit son frère (car M. Dombey était son frère). Je crois qu’il a un air de famille, mais ne vous mettez pas dans cet état, Louisa.

 

— C’est ridicule, je le sais bien, dit Louisa en s’asseyant et en tirant son mouchoir ; mais c’est plus fort que moi. Oh ! voyez-vous, c’est un Dombey, un vrai Dombey ! De ma vie, je n’ai vu chose pareille !

 

— Mais… Fanny ? dit M. Dombey. Fanny, comment vat-elle ?

 

— Mon cher Paul, ne vous tourmentez pas, reprit Louisa. Croyez-moi, ce n’est rien. Il y a épuisement sans doute ; mais quelle différence entre son état et le mien, quand j’ai mis au monde George ou Frédéric ! Il faut un effort, voilà tout. Ah ! si notre cher Fanny était du sang des Dombey ! Mais c’est égal, elle prendra le dessus, j’en suis sûre ; sachant qu’on lui demande comme un devoir de faire un effort, elle le fera ; oui, certes, elle le fera ! Mon cher Paul, c’est faiblesse, sottise même, si vous voulez, d’être si émue, de trembler ainsi des pieds à la tête, mais je me sens dans un si drôle d’état que je vous demanderai, s’il vous plaît, un doigt de vin et un morceau de ce gâteau. J’ai pensé tomber par la – 13 – fenêtre de l’escalier en quittant Fanny et le cher petit piauleur. »

 

Ces derniers mots étaient inspirés par un retour vif et subit de sa pensée vers le petit enfant.

Ils furent suivis d’un léger coup frappé à la porte.

« Madame Chick, dit d’un ton caressant une voix de femme en dehors, comment vous trouvez-vous, ma chère amie ?

— Mon cher Paul, dit Louisa à voix basse en se levant, c’est miss Tox. La meilleure personne du monde ! Je n’aurais jamais eu le courage de venir ici sans elle ! Miss Tox, je vous présente mon frère, monsieur Dombey. Paul, je vous pré- sente miss Tox, ma bonne, ma meilleure amie. »

 

La personne que Mme Chick venait de présenter ainsi à son frère avait une figure longue, maigre et si fanée qu’elle n’avait pas dû être dans le principe bon teint comme disent les marchands d’étoffes, et que peu à peu elle avait fini par passer. Hors cela, on pouvait la donner comme la fleur du bon ton et de la plus exquise politesse. Par suite d’une habitude qu’elle avait contractée depuis longtemps, d’écouter avec admiration tout ce qui se disait en sa présence, et de considérer attentivement les personnes qui parlaient, comme pour graver à tout jamais leur image dans son âme, sa tête était toujours penchée du même côté ; ses mains, par habitude, se levaient convulsivement par un mouvement involontaire d’admiration ; ses yeux exprimaient la même inspiration. Elle avait la voix la plus douce qu’on eût jamais entendue ; et son nez, étonnamment aquilin, avait juste au milieu une légère protubérance assez semblable à la clef de voûte d’un pont en dos d’âne. À partir de ce point, il descendait par une pente rapide tout le long de son visage avec le ferme propos de ne plus remonter à aucun prix.

 

Tout ce que portait miss Tox, quoique joli et de bonne qualité, avait quelque chose de roide et d’étriqué. Sur ses bonnets et sur ses chapeaux on voyait de singulières petites fleurs de plantes communes. À ses cheveux se mêlaient parfois des herbes étranges, et plus d’un œil malin avait souvent remarqué que ses cols, ses manchettes, ses jabots, ses poignets, tous les colifichets de toilette enfin, dont les deux bouts doivent se rejoindre, n’étaient jamais d’accord et ne pouvaient se rapprocher sans une lutte violente. Elle avait toute une garde-robe de fourrures pour l’hiver : palatines, boas, manchons, rien n’y manquait, mais le poil en était toujours hérissé. Miss Tox ne savait rien ajuster ; elle avait la manie de ces petits sacs à fermoirs, qui partent comme des pistolets, quand on les ferme ; et lorsqu’elle était en grande toilette, elle mettait à son cou le plus insignifiant des bijoux, quelque médaillon terne et opaque comme un vieil œil de poisson. Toutes ces singularités et bien d’autres encore, faisaient croire que miss Tox était loin d’être riche, et qu’elle avait seulement, comme on dit, quelque petite chose dont elle tirait le meilleur parti possible.

 

À voir sa démarche sautillante, on était porté à croire que, fidèle à son système, sa façon de diviser un pas ordinaire en deux ou trois était en harmonie avec son habitude de ne rien laisser perdre, et de fendre un cheveu en quatre.

« Vraiment, dit miss Tox en faisant une profonde révé- rence, l’honneur d’être présentée à M. Dombey est une faveur que j’ai depuis longtemps désirée, mais à laquelle j’étais loin de m’attendre en ce moment. Ma chère madame Chick, puis-je dire… ma chère Louisa ? »

Mme Chick prit dans la sienne la main de miss Tox, sans déposer son verre, et dit d’une voix émue en renfonçant une larme : Pouvez-vous le demander ? »

 

— Eh bien donc, ma chère Louisa, ma tendre amie, comment vous trouvez-vous maintenant ?

— Mieux, reprit Mme Chick. Prenez donc un peu de vin, je vous prie. Vous avez partagé mon inquiétude, et vous devez avoir, autant que moi, besoin de prendre quelque chose. »

M. Dombey, naturellement, fit les honneurs de sa collation improvisée.

 

« Miss Tox, poursuivit Mme Chick, qui tenait toujours la main de son amie, sachant combien j’étais préoccupée de l’événement d’aujourd’hui, a fait elle-même pour Fanny un petit ouvrage que j’ai promis de lui offrir. C’est tout simplement une pelote destinée à sa toilette ; mais je prétends, je maintiens, j’affirme que miss Tox en a fait un petit chefd’œuvre de sentiment. Pour moi, À la bienvenue de l’enfant Dombey, c’est de la vraie poésie.

— Est-ce là la devise ? dit M. Dombey.

— Oui, reprit Louisa.

 

— Mais, rappelez-vous, je vous prie, ma chère Louisa, dit miss Tox d’un ton suppliant, que sans le… comment dirai-je, sans le doute où j’étais de ce qui devait arriver, je n’aurais pas profité de l’équivoque. Ma devise eût été : À la bienvenue de maître Dombey, et ce langage, vous n’en doutez pas, eût été plus conforme à mes sentiments. Mais l’incertitude où l’on est jusqu’au dernier moment, sur le titre de ces petits hôtes que le ciel nous envoie, excusera, je l’espère, une devise qui, autrement, serait d’une familiarité impardonnable » Miss Tox fit, à ces mots, une gracieuse ré- vérence à l’adresse de M. Dombey, qui s’inclina non moins gracieusement. La conversation qui venait de rendre, en quelque sorte, un nouvel hommage à la maison Dombey et fils avait causé à M. Dombey un si vif plaisir, que Mme Chick, qui jusqu’alors n’avait été pour lui qu’une bonne personne et rien de plus, acquit sur lui en un instant plus d’influence que qui que ce fût.

Commentaires

Pierre le 26/12/2017 à 13h16

Je parie que Miss Tox va le faire tourner en bourrique !