Jean Forteroche
Le Blog



1 - Dombey père et Dombey fils

le 17/12/2017 à 11h06

Dans un coin de la chambre où l’on avait laissé peu de jour, était assis dans un grand fauteuil, près du lit, Dombey père ; Dombey fils reposait, chaudement enveloppé, dans un petit berceau d’osier, placé avec soin sur un sofa peu élevé, juste en face et tout près du feu : on eût dit un petit gâteau auquel il fallait faire prendre couleur, pendant qu’il était encore tendre.

 

Dombey père avait environ quarante-huit ans ; Dombey fils environ quarante-huit minutes. Dombey père était un peu chauve, un peu rouge, et quoiqu’il fût grand et bien fait, il avait l’air trop dur et trop guindé pour plaire à première vue. Dombey fils, lui, était tout à fait chauve, tout à fait rouge, et, quoiqu’il fût comme d’ordinaire et incontestablement un bel enfant, toute sa petite personne, à ce moment encore, était quelque peu ramassée et bigarrée de plaques variées.

 

Le temps et le souci, son frère, avaient laissé des marques sur le front de Dombey père, comme le forestier marque un arbre destiné à tomber au jour voulu. Le temps et le souci ! jumeaux impitoyables, qui marchent à grands pas à travers les forêts humaines, marquant l’un, marquant l’autre à mesure qu’ils avancent. Mille petites rides se croisaient aussi en tous sens sur la figure de Dombey fils ; mais ces rides, le temps trompeur devait se plaire à les adoucir et à les effacer du plat de sa faux, comme pour faire ensuite des entailles plus profondes.

 

Dombey père était transporté de joie. C’était un événement depuis si longtemps attendu ! Il secouait, il secouait la lourde chaîne d’or, suspendue à son gilet sous son bel habit bleu, dont les boutons brillants reflétaient, à distance, la faible clarté du foyer. Dombey fils, ses poings serrés comme une pelote, semblait à sa petite manière, se carrer glorieusement dans la vie, où il venait d’entrer d’une façon si inattendue.

 

« Allons, madame Dombey, la maison sera encore une fois, non-seulement de nom, mais de fait, maison Dombey et fils ; Dom… bey et fils ! »

Ces paroles de M. Dombey produisirent sur lui-même un effet si agréable, qu’il fit suivre d’un mot de tendresse le nom de Mme Dombey. Il hésita bien quelque peu à la vérité, n’étant guère accoutumé à cette formule.

 

« Madame Dombey ! Ma… ma chère, dit-il. »

Une rougeur passagère, causée par la surprise, colora lé- gèrement les joues de la malade qui leva les yeux vers son mari.

 

« On le baptisera du nom de Paul, ma… ma… madame Dombey, cela va sans dire. »

Elle répéta faiblement ces derniers mots ou plutôt sembla les répéter par un mouvement des lèvres, et referma les yeux.

 

« C’est le nom de son père, madame Dombey, et de son grand-père aussi ! Ah ! si son grand-père vivait encore ! » Et il redit du même ton que la première fois : Dom… bey et fils.

 

L’unique pensée de la vie de M. Dombey était tout entière dans ces mots. La terre était faite pour le commerce de la maison Dombey et fils ; le soleil et la lune pour l’éclairer. C’était pour porter ses vaisseaux que les rivières et les mers avaient été créées ; les arcs-en-ciel, pour elle seule, promettaient le beau temps ; les vents ne soufflaient que pour favoriser ou pour contrarier ses entreprises ; enfin, les étoiles et les planètes tournaient dans leurs orbites pour conserver l’équilibre au système, dont elle était le centre. Les abréviations les plus ordinaires prenaient aux yeux de M. Dombey de nouvelles significations et n’avaient de rapport qu’à sa maison de commerce. A. D. ne signifiait nullement anno Domini, mais bien anno Dombei et fils.

 

Dans la carrière qu’il avait à fournir entre la naissance et la mort, il s’était élevé, son père l’avait fait avant lui, de la position de Dombey fils à celle de Dombey père ; et, depuis une vingtaine d’années, il était le seul représentant de la maison de commerce. Sur ces vingt années, il avait été marié dix ans à une femme qui, suivant quelques-uns, avait pu lui donner sa main, mais non son cœur : le bonheur de cette femme appartenait au passé, et son âme brisée par une passion déçue, ne trouvait plus de douceur qu’à accomplir avec résignation les devoirs que lui imposait le présent. Il n’était pas probable que ces cancans de la ville fussent jamais parvenus aux oreilles de M. Dombey, que la chose touchait de si près ; mais, lors même qu’il en aurait eu connaissance, personne au monde n’aurait été sur ce sujet plus incrédule que lui. Les Dombey père et fils avaient souvent travaillé dans les cuirs, mais dans les cœurs… jamais. Ils laissaient cette denrée de fantaisie aux filles, aux écoliers et aux romans. D’ailleurs, à tous ces propos M. Dombey avait à opposer de bons arguments : « une alliance avec moi, Dombey, doit, par la nature même des choses, un honneur et une distinction pour toute femme de bon sens. L’espoir de donner naissance à un nouvel associé d’une maison comme la mienne ne peut manquer d’éveiller des idées de gloire et d’ambition dans le cœur de la femme la moins ambitieuse. Mme Dombey s’est mariée sous cette convention : elle est devenue partie inté- grante et nécessaire d’un établissement riche et considéré, je ne parle même pas de la possibilité de perpétuer dans la même famille la maison de commerce. Mme Dombey ne pouvait ignorer aucun de ces avantages. Depuis elle a pu se rendre compte chaque jour de la position que j’occupe dans le monde. À ma table, Mme Dombey a toujours tenu le haut bout, et toujours elle a fait les honneurs de ma maison de la manière la plus convenable et la plus irréprochable. Mme Dombey doit avoir été heureuse ; il n’en peut être autrement. »

 

Une seule chose, tout au plus, pouvait avoir manqué au bonheur de Mme Dombey. Oui, une seule, M. Dombey en convenait, mais cette chose, il est vrai, avait une grande importance : depuis dix ans qu’ils étaient mariés ensemble, et jusqu’à ce jour où M. Dombey était assis dans le grand fauteuil près du lit, secouant, secouant sa lourde chaîne d’or, leur union n’avait pas produit de résultats, ou du moins c’était tout comme. Ils avaient eu, à la vérité, une fille six ans auparavant, et l’enfant, qui s’était furtivement glissée dans la chambre, s’était blottie, sans mot dire, dans un coin d’où elle pouvait voir la figure de sa mère. Mais qu’était-ce qu’une fille pour la maison Dombey et fils ? Au point de vue de l’importance du nom et de la dignité de la maison, une fille n’était qu’une fausse pièce sans cours légal, un enfant de rebut, rien de plus.

Commentaires

Admin le 28/12/2017 à 23h32

essai

Victor le 28/12/2017 à 23h31

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Admin le 26/12/2017 à 13h07

Merci Alain.
Au plaisir de vous lire
Jean

Alain le 26/12/2017 à 13h06

Je découvre tout juste votre site. Je vais suivre cette histoire de près :-)